De nouveaux modèles économiques pour les Musées de France ?

« Il ne faut pas que quatre arbres cachent la forêt »

C’est par ces mots que Marie-Christine Labourdette, la Directrice des Musées de France, a introduit le colloque intitulé “De nouveaux modèles économiques pour les musées de France ?” qui s’est tenu à la Sorbonne le 21 octobre 2015. En effet le modèle économique du Louvre, du Musée d’Orsay, du Domaine de Versailles et du Centre Pompidou s’appuie sur près de 50% de recettes propres. La crainte est que ce modèle puisse donner des idées à des élus qui recherchent de plus en plus à réduire leurs dépenses.

Cette remise en cause du modèle économique des musées intervient de surcroît à une période où les élus attendent toujours plus des musées :

  • le musée doit jouer un rôle dans le rayonnement de la ville et donc contribuer aux retombées économiques qui en découlent
  • le musée doit être un outil d’action pédagogique
  • le musée doit favoriser l’inclusion sociale

Une crise dans la crise : les musées contraints d’évoluer

Sylvie Pfliger l’a expliqué en présentant les résultats de l’étude récente du Ministère de la Culture sur les nouveaux modèles économiques des musées : les musées vivent une crise dans la crise. En plus de la crise économique, les musées sont victimes du “mirage des fréquentations” :

  • une augmentation globale des fréquentations mais essentiellement tirée par les entrées gratuites
  • une très forte concentration des fréquentations (les 7% des Musées de France accueillant plus de 100 000 visiteurs réalisent 74% des entrées totales)

Pour répondre à cette pression budgétaire les musées doivent faire évoluer leur structure budgétaire et organisationnelle. Trois axes ont été pris depuis quelques années :

  1. de nouvelles ressources financières venant du secteur privé
  2. l’animation de moyens humains externes
  3. la mutualisation des moyens entre musées
Le mécénat, un outil limité

Lors du colloque, Anne Krebs, de la Direction de la recherche et des collections du Musée du Louvre, a pris l’exemple des musées municipaux d’Anvers. La municipalité ne lance aucun projet qui ne soit pas l’objet d’un partenariat financier public/privé.

Le mécénat apparaît comme l’outil adéquat pour structurer cette démarche de co-financement. Dans la réalité, pour les musées de taille moyenne et de petite taille, les moyens humains à mobiliser pour rechercher ces financements sont hors d’accès. Autre problème souligné par Joëlle Pijaudier-Cabot, Directrice des musées de Strasbourg, une fois la convention de mécénat établie, il est souvent laborieux de récupérer les fonds qui transitent d’abord par les caisses de la collectivité avant de se retrouver enfin dans le budget du musée.

Vers une externalisation des moyens humains ?

Gilles Guey, Directeur de la Culture de Roubaix, a expliqué comment la collaboration entre le Musée La Piscine de Roubaix et l’Association des Amis du Musée permet de démultiplier l’action de communication et de valorisation des événements. Cette collaboration se faisant en synergie avec la politique scientifique et culturelle du Musée.

Anne Krebs a présenté le rôle des bénévoles au sein des équipes des musées d’Anvers. Ce dispositif est à observer avec un regard critique car ces bénévoles ont souvent remplacé des agents dont les postes ont été supprimés. Ces bénévoles vont même parfois jusqu’à occuper des fonctions “coeur de métier”.

Autre exemple de bénévolat dans les musées, le rôle clé des personnes âgées dans les musées japonais. Rôle à la fois social, mais également éducatif, dans une société où les musées sont des lieux avant tout d’éducation et où les personnes âgées sont nombreuses et considérées comme des sages et des sachants.

Les participants au colloque ont relevé l’enjeu culturel autour de ce dispositif : la France est-elle prête à considérer ces ressources comme non-concurrentes des emplois réels ?

La mutualisation des moyens

Joëlle Pijaudier-Cabot a témoigné de l’expérience des musées de Strasbourg en matière de mutualisation. Les musées municipaux sont organisés en un réseau de dix musées, réseau basé sur le modèle des réseaux de musées allemands. Plusieurs départements sont aujourd’hui transversaux : le service administratif, le service technique, le service de régie des œuvres, le service de documentation, le service des publics, le service de communication. Un projet de mutualisation des réserves est prévu. Des économies d’échelle sont ainsi réalisées, mais plusieurs difficultés sont rencontrées :

  • le pilotage s’est alourdi, le réseau représente 300 employés et 200 vacataires
  • la mutualisation peut niveler l’identité de chacun des musées

Vers un éclatement du modèle traditionnel

Sur la base de l’étude d’un panel représentatif de musées, l’étude du Ministère de la Culture a permis d’identifier trois grands modèles :

  • un modèle fondé sur les actifs immatériels : le “musée-marque”
  • un modèle fondé sur l’organisation d’événements : le “musée-événement”
  • un modèle fondé sur la mobilisation de ressources locales et la création de lien social : le “musée-proximité”

 

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Ces modèles influent sur la stratégie générale des musées et donc sur leur modèle économique. Pour les “musées-événement”, l’équilibre financier reste fragile car les politiques événementielles sont certes attractives mais très coûteuses. Quant aux “musées-proximité” ils devront être des partenaires à part entière du développement local sans quoi une baisse de l’intérêt des élus pour ces musées pourrait causer leur perte.

Le système d’information comme levier d’efficacité économique

Les musées répondent à une attente traditionnelle : la présentation de leurs collections. Mais au XXIe siècle, les musées font face à de nouvelles attentes, pédagogiques, culturelles et économiques. Les difficultés financières actuelles des tutelles font office de révélateur de ce changement. Les musées doivent faire plus avec moins.

J’ai été surpris de constater que la question du système d’information muséal n’a pas du tout été abordée lors du colloque. Le but premier de l’informatique n’est-il pas de rendre plus efficaces des processus existants et d’intégrer de nouveaux processus ? D’analyser des informations en vue de rapporter des indicateurs d’activité ?

Voici ma vision d’un système d’information (SI) muséal répondant aux enjeux du XXIe siècle :

  • Favoriser la collaboration externe (diffusion, appropriation, dissémination, animation, interactions), ce qu’on appelle un “SI orienté clients”.
  • Favoriser la collaboration interne (prise en compte de tous les métiers du musée, communication interne, travail en synergie), ce qu’on appelle un “SI orienté réseau social d’entreprise”.
  • Remonter les indicateurs d’activité (quantifier les actions du musée, communiquer des indicateurs clés aux décideurs), ce qu’on appelle un “SI orienté informatique décisionnelle”.

C’est dans cet axe que s’inscrit notre projet de développement d’un système de gestion muséal.

Alexis Moisdon

8 Comments

  1. Très bon article!
    On pourrait aussi prendre l’exemple du palais de Tokyo qui, dès sa création, devait trouver au moins 40% de fonds propres.
    Par contre, les trois catégories de musées donnet-elles envie aux petits de grandir? Non, ils diront qu’ils ne sont pas des gros ( pour devenir des marques ); les musées événements (qui ne font évidemment pas sérieux…) n’existent pas vraiment. Et les musées de proximité sonbt la grande majorité! Faute de retombées, ce sont souvent des musées qui dorment et en tous cas refusent de participer, en général, aux stratégies transversales locales). Les musées de proximité ont à peu près toujours les même publics, et font rarement un travail avec les commerçants, les résidents secondaires ou encore les entreprises de leur voisinage. Surtout pas de touristes, c’est trop…vulgaire. Leur public dédié? les scolaires, les intellos, la classe moyenne « cultivée » locale. (Cf. l’OPP, Observatoire Permanent des Publics). Et ils ont besoin de 70% d’ aides publiques pour faire venir les publics handicapés, ceux de la politique de la ville, des milieux ruraux défavorisés, des Prisons, ou des hôpitaux. Il faudrait que le ministère évalue, au lieu de les reconduire depuis les années 90, ces poitiques « intermistérielles » ; que l’Etat encourage les sites culturels, musées ou autres, à participer au développment local.par exemple, à 20 ans et après, les jeunes ne retournent pas dans les musées. Pourquoi? La démocratisation, malgré tous ces moyens interministériels, a très peu évolué et réussit moins qu’aux USA ou au R.U et dans les Pays européens du nord. (Voir par ex. le petit musée d’Art et d’Histoire de Santa Cruz, piloté par l’excellente Nina Simon, aux USA). Pourquoi?

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